F2F : simple besoin de nouveauté ou forme révélatrice de notre société ?
Sur les cabines DJ, la collaboration, le spectacle et le dancefloor.
Avant le F2F, il y avait le B2B
Les DJs jouent ensemble depuis presque aussi longtemps que la culture DJ moderne existe. On trouve déjà des formes de DJing collaboratif dans la culture jamaïcaine des sound systems, et les B2B étaient courants dans les raves des années 1990.
Avant de devenir un format écrit en grandes lettres sur les affiches de festivals, jouer ensemble était simplement une pratique musicale : deux DJs partageant la même cabine, les mêmes platines, la même table de mixage et, surtout, la responsabilité d’un même dancefloor.
Un B2B introduit quelque chose qu’un set solo ne peut pas entièrement reproduire. On abandonne volontairement une partie du contrôle. L’autre peut soudain emmener la musique là où l’on ne serait jamais allé soi-même. Il faut alors composer avec ce déplacement.
Les meilleurs B2B sont des conversations
Une conversation ne se résume pas à des questions et des réponses. Parfois on est d’accord, parfois on se comprend mal, parfois on s’interrompt. Parfois quelqu’un change brusquement de sujet. Et parfois deux langages musicaux très différents prennent sens ensemble de manière inattendue.
Un grand B2B peut naître du contraste, de la confiance, de l’humour, de la surprise ou simplement du plaisir sincère de jouer ensemble.
Partager le matériel crée aussi de petits désagréments. Vous tendez tous les deux la main vers le même égaliseur au même moment. Ou vous découvrez que la platine que vous alliez utiliser est déjà préparée par l’autre DJ. Rien de dramatique. Mais ces petits frottements obligent à prêter attention à l’autre.
On ne partage pas seulement la musique. On partage l’espace nécessaire pour la faire.
Puis le B2B est devenu un produit
En janvier 2016, NPR revenait sur l’année précédente et qualifiait 2015 d’« année du back-to-back ». Les B2B étaient partout : festivals, clubs, radios, podcasts. On associait de plus en plus de grandes têtes d’affiche pour présenter ces rencontres comme des événements à part entière.
La logique commerciale est évidente. Au lieu d’un seul grand nom sur une affiche, on peut en mettre deux. Au lieu d’annoncer un autre DJ set, on annonce une rencontre : une combinaison exclusive, un événement dans l’événement.
Cela ne rend pas automatiquement le résultat musical mauvais. Certaines rencontres ont donné des sets incroyables. Mais le B2B était devenu plus qu’une pratique musicale : un format. Source : Michaelangelo Matos, NPR, janvier 2016.
Et le F2F est arrivé
L’idée n’est pas apparue soudainement sur les grandes scènes des festivals. Des artistes comme CHAMI et OP/H expérimentaient déjà des installations vinyles face à face dans l’underground. Au Berghain en 2022, ils ont joué simultanément avec quatre platines et deux tables de mixage, l’un en face de l’autre.
Adrián Mills a ensuite raconté avoir vu ces expériences vinyles et s’être posé une question simple : pourquoi ne pas le faire en numérique ? Son projet Face2Face a contribué à rendre cette disposition beaucoup plus visible.
Deux DJs. Deux tables de mixage. Des platines séparées. L’un face à l’autre. Cela ressemble à une petite modification technique. Pourtant, dans l’espace, quelque chose d’important a changé. Sources : archives du Berghain ; entretien avec Adrián Mills dans Mixmag.
La géométrie change
Dans un B2B classique, les DJs se tiennent côte à côte. Ils peuvent parler, rire, se provoquer et réagir l’un à l’autre. Mais leurs corps gardent à peu près la même orientation. Ils regardent vers la salle, vers les personnes qui dansent.
Dans un F2F, l’autre DJ devient votre horizon visuel.
Saint-Exupéry évoquait l’idée de regarder ensemble dans la même direction. — Terre des hommes (1939)
Mais le F2F résout aussi quelque chose
Des installations séparées laissent plus de place autour de la table de mixage, plus de place pour bouger et pour danser. Cela compte, car il reste peu de DJs complètement immobiles. La performance passe davantage par le corps : on danse, on fait des gestes, on se déplace dans la cabine, on interagit avec l’autre et avec les caméras.
Le F2F donne à chaque DJ son propre territoire. Et puisqu’ils ne partagent plus la même table de mixage, leur communication change : regards, gestes, langage corporel, attente, anticipation.
La gêne physique du B2B disparaît, mais une autre forme d’attention apparaît. Le B2B crée de l’intimité par la proximité ; le F2F peut en créer par la distance.
Il produit aussi une image parfaite
Deux artistes. Deux cabines. Une symétrie parfaite. DJ contre DJ. Même s’ils collaborent musicalement, l’image ressemble presque à une confrontation. Qui surprendra l’autre ? Qui ira plus loin ? Qui jouera le morceau qui changera tout ?
La disposition contient déjà un récit, immédiatement lisible sur l’écran d’un téléphone. Un B2B traditionnel peut ressembler à deux personnes derrière le même équipement. Un F2F montre tout de suite qu’il se passe quelque chose entre elles.
Peut-être que la vraie nouveauté n’est pas musicale. Peut-être est-ce la visibilité de la relation.
Où se trouve le vrai centre du club ?
Le DJ n’est plus seulement la personne qui organise la musique pour un dancefloor. Il est devenu de plus en plus quelqu’un que l’on regarde : un personnage, un corps, une personnalité, une partie du spectacle.
Quand on tourne physiquement la cabine pour placer les artistes face à face, peut-être déplace-t-on aussi le centre symbolique de la salle. Je ne cherche pas à décider si le F2F est bon ou mauvais. Je m’intéresse à ce que ce minuscule changement d’architecture peut révéler.
Le centre se trouve-t-il entre les deux DJs ou sur le dancefloor ? C’est peut-être avec ce mot, Between, que la question dépasse le DJing. Between est aussi le titre de l’essai que j’écris sur ce qui peut exister entre les catégories, les personnes, les sons et les idées.